Il y a toujours quelque chose d'un peu particulier dans les semaines qui suivent la saison des défilés. Pendant un moment, tout va vite. Les journées sont longues, les nuits sont courtes, les idées se bousculent, les projets prennent forme, on passe d'une chose à l'autre sans vraiment avoir le temps de s'arrêter. Les préparatifs, le stress, les dernières minutes, les rencontres, l'adrénaline et cette espèce d'euphorie qui nous donne l'impression que tout est possible. Puis, du jour au lendemain, tout ça retombe. Les défilés sont terminés et la vie reprend son rythme habituel. On retourne aux commandes, aux courriels, à la gestion de son entreprise et à toutes ces petites choses qui ne s'arrêtent jamais vraiment. Et quelque part au milieu de tout ça, avec le changement de saison, les journées qui raccourcissent et le soleil qui se fait de plus en plus discret, il y a quelque chose qui devient un peu plus lourd à porter.
Je pense que c'est une réalité dont on ne parle pas assez, particulièrement lorsqu'on est entrepreneur et qu'on travaille dans un milieu créatif. On voit les beaux moments, les projets qui se concrétisent, les défilés, les photos, les collections et tout ce qui vient avec. Mais on voit beaucoup moins ce qui se passe entre ces moments-là. Les périodes plus tranquilles, les semaines où les commandes se font rares, les inquiétudes financières, les questions qu'on se pose sur la suite et cette pression constante de devoir continuer à avancer, même quand on ne sait pas nécessairement dans quelle direction regarder. Quand ton travail est aussi intimement lié à qui tu es, il devient parfois difficile de faire la différence entre les hauts et les bas de ton entreprise et les hauts et les bas de ta propre vie. Il y a des journées où tout semble fonctionner et d'autres où tu te demandes simplement si tu fais les choses correctement.
En ce moment, je me sens particulièrement nostalgique. Les journées pluvieuses comme aujourd'hui me ramènent à plein de souvenirs, à différentes périodes de ma vie, à tout ce que j'ai construit avec Guillaum Chaigne et à tout ce que j'ai traversé pour me rendre là où je suis aujourd'hui. Quand je regarde derrière moi, je réalise à quel point il s'est passé de choses depuis les débuts de ma marque. Les collections, les défilés, les rencontres, les projets qui me semblaient parfois complètement irréalistes et qui ont fini par devenir une partie de mon histoire. Il y a beaucoup de fierté là-dedans, évidemment, mais aussi une certaine mélancolie. Parce que le temps passe, que les choses changent et qu'il y a des versions de nous-mêmes qu'on ne retrouvera jamais exactement de la même manière. Je crois qu'on peut être profondément reconnaissant pour ce qu'on a accompli tout en ressentant une certaine tristesse lorsqu'on repense au chemin parcouru. L'un ne va pas nécessairement sans l'autre.
Et puis, il y a la dépression saisonnière. Je trouve que le changement de saison vient parfois amplifier des émotions qui étaient déjà présentes. La fatigue, le manque de motivation, la nostalgie, les inquiétudes et cette impression un peu étrange de fonctionner au ralenti alors que tout continue autour de nous. Pour moi, cette période arrive aussi avec un contraste assez particulier : je sors de semaines intenses où mon cerveau est constamment sollicité, où je dois penser à mille choses à la fois. Puis, soudainement, il y a le silence. Il faut revenir à la réalité quotidienne, accepter que tout ne soit pas toujours aussi excitant et continuer à faire vivre une entreprise qui demande énormément, même lorsqu'elle traverse une période plus calme. Et quand on est travailleur autonome, le calme n'est pas toujours synonyme de repos. Parfois, il apporte simplement une nouvelle série de questions et de préoccupations.
Je ne vais pas prétendre avoir trouvé une recette magique pour traverser tout ça. Il y a des jours où je me sens bien, où les idées fusent et où j'ai envie de refaire le monde dans mon atelier. Puis il y en a d'autres où je me sens plus lourd, où je dois me pousser un peu plus pour commencer ma journée et où j'aimerais simplement que les choses soient moins compliquées. J'apprends tranquillement à accepter que mon énergie ne soit pas toujours constante et que je n'aie pas besoin d'être dans une période de performance pour avoir l'impression d'avancer. C'est probablement l'une des choses les plus difficiles à intégrer lorsqu'on a passé autant de temps à bâtir quelque chose : comprendre que notre valeur ne dépend pas uniquement de ce qu'on produit, de ce qu'on vend ou de ce qu'on réussit à accomplir dans une journée.
Heureusement, il y a toujours la création. Et en ce moment, je crois que j'en ai particulièrement besoin. Je suis très plongé dans le prototypage, les expérimentations, les nouvelles idées et toutes ces petites choses que j'aime faire de mes mains. Je passe du temps dans mon atelier à bricoler, à essayer des choses, à transformer des matières, à chercher des solutions et à donner vie à des idées qui n'ont pas nécessairement besoin de devenir des produits ou des collections immédiatement. Je mets de la bonne musique, je danse, je crée, je recommence, je me trompe et je finis parfois par créer quelque chose qui me fait sourire sans que je l'aie vraiment prévu. Et honnêtement, ça me fait un bien fou.
Je pense que j'avais besoin de retrouver cette relation-là avec la création. Pas nécessairement celle qui vient avec les échéanciers, les lancements, les ventes ou les attentes que je peux avoir envers moi-même, mais celle qui existe simplement parce que j'aime faire des choses. Celle qui me ramène à pourquoi j'ai commencé à créer en premier lieu. Avant les collections, avant les défilés, avant tout ce qu'une marque implique au quotidien, il y avait simplement cette envie de fabriquer, de transformer, d'imaginer et de voir jusqu'où je pouvais aller. Cette partie de moi n'a jamais vraiment disparu, mais je pense qu'elle peut parfois se retrouver ensevelie sous toutes les responsabilités qui viennent avec le fait de faire de sa passion son métier.
Alors, ces temps-ci, j'essaie de lui faire un peu plus de place. Je me permets d'explorer des idées sans savoir exactement où elles vont me mener. Je prends le temps de faire des choses qui me plaisent, même si elles ne sont pas immédiatement rentables ou si elles ne s'inscrivent pas dans un plan précis. Je cherche moins à produire quelque chose de parfait qu'à retrouver le plaisir de passer du temps à créer. Ça peut sembler banal, mais lorsqu'on travaille constamment à développer une entreprise, il devient facile de transformer chaque idée en projet, chaque projet en objectif et chaque objectif en une nouvelle source de pression. Parfois, j'ai simplement envie de faire quelque chose parce que ça me rend heureux. Et je crois que c'est une raison suffisamment valable.
Ça ne veut pas dire que la nostalgie disparaît, que les inquiétudes financières s'envolent ou que les journées grises deviennent soudainement plus faciles. Il faut quand même se lever, répondre aux courriels, préparer les commandes, réfléchir à la suite et composer avec la réalité de l'entrepreneuriat. Il y a encore des moments où je me sens pris dans cette espèce de torpeur saisonnière et où je dois faire un effort conscient pour retrouver mon élan. Mais j'essaie de comprendre que prendre soin de moi fait aussi partie du travail. Que ralentir n'est pas nécessairement reculer et que les périodes plus silencieuses peuvent aussi devenir des espaces où quelque chose de nouveau se prépare, même si je ne suis pas encore capable de mettre des mots dessus.
Finalement, je crois que c'est ce que j'avais envie de partager aujourd'hui. Derrière les projets, les vêtements, les défilés et tout ce qu'on peut voir de l'extérieur, il y a simplement un humain qui essaie de trouver son équilibre, comme tout le monde. Quelqu'un qui aime profondément ce qu'il fait, mais qui doit aussi apprendre à vivre avec les périodes moins faciles qui viennent avec cette passion. En ce moment, je ne cherche pas nécessairement à retrouver l'euphorie des dernières années. J'essaie plutôt de trouver du bonheur dans les petites choses, dans mon atelier, dans les idées qui prennent forme, dans la musique qui joue un peu trop fort et dans ces moments où je suis tellement absorbé par ce que je fais que j'oublie, ne serait-ce que pour quelques heures, tout ce qui me préoccupe.
Les lumières des défilés se sont éteintes pour cette saison, mais ça ne veut pas dire que tout s'arrête. Il y a encore des choses à découvrir, des idées à explorer et des parties de moi que j'ai envie de laisser s'exprimer autrement. Pour l'instant, je vais continuer à créer, à expérimenter, à danser dans mon atelier et à essayer de mettre un peu de lumière dans les journées plus grises. Pas parce que ça règle tout, mais parce que ça me fait du bien. Et ces temps-ci, je pense que c'est déjà beaucoup.
0 commentaire