Le samedi 22 août à 22h, j’ai présenté ma nouvelle collection au Festival MAD, au centre-ville de Montréal. Je pense que j’avais besoin de quelques jours pour redescendre avant même d’être capable de mettre des mots sur ce qui s’est passé.
Cette soirée était déjà importante pour moi pour plusieurs raisons, mais finalement, elle est devenue beaucoup plus grande que ce que j’avais imaginé. Cette année, j’ai présenté une collection de 20 robes entièrement noires, et j’ai terminé la soirée en demandant la main de Fiona sur le runway. Quand je repense à tout ça, je me dis que ça résume assez bien pourquoi je crée en premier lieu : par passion, par amour et parce que certaines choses doivent simplement sortir de ma tête.
Ça fait maintenant des années que je présente du streetwear sur des runways. Pendant toutes ces années, j’ai fait énormément de trucs oversized, trash, qui sont devenus assez rapidement associées à mon univers. Et je les aime vraiment. Je suis reconnaissant que les gens les aiment aussi. Mais avec le temps, je me suis rendu compte que je m’étais peut-être un peu retrouvé victime de mon propre succès. Les gens ont aimé certaines choses que je faisais, alors naturellement, j’ai continué à les faire. Mais pendant ce temps-là, il y avait une partie de moi qui avait encore envie de créer complètement autre chose.
L’année passée, j’ai même voulu tout arrêter. J’étais fatigué et je me questionnais beaucoup sur ce que je voulais vraiment faire avec la mode. Et en réfléchissant à tout ça, je suis revenu à quelque chose de très simple : qu’est-ce que j’aime réellement faire? Qu’est-ce qui me donne envie de passer des heures dans mon atelier? Qu’est-ce qui me sort naturellement de la tête et que j’ai envie de transformer en quelque chose de réel? La réponse a toujours été là.
J’aime créer.
J’aime les robes exagérées, les gros volumes, les textures, les matières, les choses un peu étranges, un peu trash, un peu trop. J’aime quand un vêtement devient presque une expérience plutôt qu’un simple morceau de tissu à porter.
Alors cette année, j’ai décidé d’arrêter d’essayer de deviner ce que les gens voulaient voir de moi et de faire exactement ce que j’avais envie de faire. Je me suis dit que si je devais revenir sur un runway, j’allais revenir avec quelque chose qui me ressemble vraiment. Pas une collection qui essaie de cocher toutes les cases, pas une collection qui cherche à reproduire ce qui a déjà fonctionné, mais quelque chose qui vient directement de moi. Et j’ai donc décidé de présenter 20 robes. Juste des robes. Toutes noires. J’ai travaillé avec les textures, les matériaux, les volumes, le côté distressed, les déchirures et tout ce qui pouvait donner aux vêtements cette impression d’être à la fois très travaillés et à la fois ultra bruts. C’était une façon pour moi de retourner à ce qui me fait tripper dans le craft.
Et évidemment, je ne pouvais pas simplement commencer avec une robe.
Le premier modèle est sorti avec un énorme hoodie oversized. Je voulais jouer avec les attentes des gens, parce que je savais très bien ce qu’ils allaient probablement penser en le voyant arriver. « Ah, voilà Guillaum Chaigne. Un gros hoodie oversized. Du streetwear. » Et honnêtement, ça aurait été assez logique après toutes ces années. Sauf que sous le hoodie se cachait une énorme maxidress avec des lumières LED intégrées. La robe s’appelle Laniakea et elle représente le supercluster de galaxies du même nom. Au moment où le hoodie s’est ouvert et que la robe est apparue, la foule s'est exclamée si fort que j'en ai pleuré. On pensait savoir où on s’en allait, puis finalement, non.
On venait de passer à un tout autre univers.
Les 20 robes qui ont suivi étaient ma façon de dire que j’avais encore énormément de choses à faire et à explorer. J’aime le streetwear, mais je ne veux pas être enfermé dans le streetwear. Je ne veux pas non plus être enfermé dans une seule façon de créer parce qu’elle fonctionne bien commercialement. Je veux pouvoir faire ce qui me sort de la tête. Je veux pouvoir passer d’un hoodie à une robe complètement exagérée, d’une idée très simple à quelque chose qui demande des heures de travail en atelier. Pour moi, c’est ça, être designer. C’est avoir la liberté de suivre son instinct et de continuer à chercher, même quand on ne sait pas exactement où ça va nous mener.
Puis il y a eu Fiona.
Le défilé avait commencé à 22h. Fiona était la 20e personne à défiler. Elle a marché sur le runway comme prévu, et moi, sans qu’elle le sache, je l’ai suivie sur le stage. Je me suis retrouvé derrière elle, prêt à lui demander sa main. Quand elle s’est retournée et qu’elle m’a vu, tout le reste a pratiquement disparu.
Il était 22h22, le 22 août.
J’étais tellement dans une bulle avec elle que j’ai l’impression que le moment a duré mille ans, alors qu’en réalité, tout s’est passé en quelques minutes. Quand l'espèce d'acouphène a finalement cessé dans mes oreilles et que j’ai recommencé à entendre la foule crier, c’est là que j’ai réalisé ce qui venait de se passer. Je me suis vraiment dit : « Oh shit. It's really real lol. »
C’est un moment qu’on va se rappeler toute notre vie, et je pense que c’est justement ce qui rend cette soirée aussi spéciale pour moi.
Parce qu’au fond, ce défilé était une célébration de l’amour depuis le début. Dans la vidéo qui accompagnait la présentation, on pouvait lire des messages d'amour à différents moments. Je voulais parler d’amour, mais pas seulement de l’amour romantique. De l'amour inconditionnel. De l'amour de la vie, les passions qui nous tiennent en vie. Après avoir passé autant de temps à me demander si je voulais encore faire ça, revenir sur un runway avec 20 robes que j’avais réellement envie de créer et terminer la soirée en demandant Fiona en mariage, c’est une drôle de façon de me rappeler pourquoi je suis encore là.
Je pense que j’avais simplement besoin de revenir à l’essentiel. Je ne veux pas créer parce que je suis supposé créer quelque chose. Je ne veux pas faire une collection parce que c’est ce qu’on attend de moi. Je veux créer parce que j’ai une idée dans la tête et que je ne peux pas m’empêcher de vouloir lui donner une forme. Je veux travailler avec mes mains, expérimenter, exagérer, me tromper, recommencer et voir jusqu’où je peux pousser une idée. Et surtout, je veux continuer à faire les choses avec amour.
Alors oui, après 18 ans de streetwear sur les runways, j’ai présenté 20 robes noires au Festival MAD. Et quelque part, je pense que c’était exactement ce dont j’avais besoin. Je ne suis pas revenu pour faire ce que les gens attendaient de moi. Je suis revenu pour faire ce que j’aime.
I just want to make dresses.
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